La grande rotation
#Articles — 24.11.2020

La grande rotation

Patrick Casselman, Senior Equity Specialist

Après 2 semaines de vigoureuse progression en bourse, les marchés ont éprouvé la semaine dernière le besoin de marquer une pause.

BNP Paribas Wealth Management

Les secteurs cycliques traditionnels poursuivent leur remontée…

L’indice Stoxx Europe 600 a encore grimpé de +1,2%, tandis que le S&P500 a subi une légère correction (-0,8%). L’abrupte rotation sectorielle des dernières semaines s’est poursuivie, laissant entrevoir une remontée persistante des secteurs sensibles à la conjoncture comme la production automobile, l’énergie, les matériaux et les valeurs financières, au détriment de quelques secteurs défensifs comme les soins de santé et l’alimentation.

… grâce aux perspectives prometteuses ouvertes par les vaccins…

Cela fait à présent 3 semaines que les marchés réagissent à l’apaisement des incertitudes induites par les élections présidentielles américaines ainsi qu’aux bonnes nouvelles concernant les vaccins de Pfizer/BioNTech et de Moderna (affichant tous deux une efficacité de 95%). Les entreprises concernées pourront en effet sur cette base demander une homologation accélérée et obtiendront probablement le feu vert des autorités américaines et européennes avant la fin de l’année. Les programmes de vaccination pourront donc être initiés à partir de janvier, d’abord pour le personnel médical et les groupes à risque, et sans doute entre mars et septembre pour le grand public.

… et malgré encore quelques défis à court terme

Les investisseurs ignorent dans une large mesure la seconde vague de la pandémie qui gagne toujours en virulence aux Etats-Unis et la détérioration de certains indicateurs économiques comme la confiance des consommateurs, les ventes au détail et les nouvelles demandes d’allocations de chômage. Ils font de même avec les soucis d’ordre politique, n’accordant pour ainsi dire aucune attention à l’absence de percée au sujet du nouveau programme d’incitants américain et de l’accord commercial entre la Grande-Bretagne et l’Union européenne. Même le fonds de relance européen et le budget pluriannuel n’ont toujours pas pu être approuvés à cause du veto opposé par la Pologne et la Hongrie sur la base des conditions de l’Etat de droit.

Les marchés passent outre le constat que la pandémie gagne toujours en virulence aux Etats-Unis et la crainte d’une récession à double creux cet hiver, se raccrochant à l’idée que les vaccinations permettront vers la mi-2021 un retour à la normale et un rétablissement définitif de l’économie.

Les actions de valeur restées à la traîne

Au cours des derniers mois, nous avions régulièrement épinglé le décalage entre les bourses d’une part et l’économie réelle d’autre part, mais aussi l’énorme écart de valorisation entre les actions de croissance et les actions de valeur – autrement dit: entre la nouvelle économie et l’ancienne. Personne ne démentira que le commerce électronique et les canaux en ligne peuvent se targuer de meilleures tendances structurelles de croissance et profitent en outre des confinements, mais tandis que les cours de ces actions connaissaient une hausse parfois hyperbolique, nous avons vu de nombreuses actions de l’ancienne économie atteindre des planchers cycliques: les actions des banques, celles des producteurs automobiles, les valeurs du secteur de l’énergie, etc. Mais comme en 2000, ce mouvement était trop unilatéral et devait s’inverser tôt ou tard.

Les élections américaines et les nouvelles encourageantes sur le front des vaccins initient la grande rotation

 

De fait, après quelques faux départs, nous avons assisté depuis début novembre à une rotation convaincante des actions de croissance vers les actions de valeur, ou des actions défensives vers les valeurs cycliques. Au rang des catalyseurs, nous citerons la victoire de Joe Biden (ouvrant la voie à une politique plus reflationniste et à une remontée des taux d’intérêt) et les bonnes nouvelles au sujet des vaccins qui laissent espérer la réouverture ou une poursuite de la reprise des segments plus traditionnels de l’économie. Cela dit, cette rotation ne s’assortit pas d’une correction abrupte des actions de croissance (le Nasdaq fluctue toujours aux alentours de son record), mais consiste plutôt en un vigoureux mouvement de rattrapage des actions de valeur cycliques restées à la traîne, ainsi que des "small caps" par rapport aux "large caps", sans oublier les régions restées à la traîne. Si les bourses américaines et chinoises évoluent dans le vert depuis un certain temps déjà, nous voyons surtout les bourses européennes gagner du terrain depuis début novembre, atténuant ainsi les pertes accumulées depuis le début de l’année. En 3 semaines, le S&P500 et le Nasdaq ont progressé de 8% et le Stoxx Europe 600 de 14%, tandis que les indices composés d’actions de valeur plus traditionnelles comme l’Eurostoxx50 ont même grimpé de 17%. Les bourses européennes ont ainsi crevé le plafond du canal plutôt plane dans lequel elles évoluaient depuis le début de l’été.  

Les corrections potentielles offriront une opportunité d’achat

Un regain de volatilité à court terme n’est cependant pas exclu compte tenu de l’affaiblissement des indicateurs économiques et du fait que le nouveau programme d’incitants américain se fait attendre plus longtemps que prévu (et pourrait ne voir le jour qu’après l’investiture du nouveau président le 20/01/21), sans oublier le risque croissant d’un Brexit "dur" si aucun accord commercial n’est finalement trouvé. Cependant, sachant que 2021 nous réserve une reprise économique plus définitive grâce aux vaccins et aux nouveaux incitants, nous serions d’avis de profiter des éventuelles nouvelles corrections en y voyant des opportunités d’achat. Il se pourrait aussi que la rotation vers les actions de valeur cycliques marque une pause, mais nous pensons que le mouvement auquel nous avons assisté récemment n’était qu’un avant-goût d’un mouvement de rattrapage encore plus ample qui nous attend l’année prochaine.