Nous avons besoin de la mer : l'économie bleue
#ISR — 01.07.2021

Nous avons besoin de la mer : l’économie bleue

Notre planète, et plusieurs milliers de milliards de dollars d’activité économique, dépendent des océans, mais l’homme épuise ce capital naturel. Les investisseurs privés peuvent toutefois contribuer au financement de sa reconstitution, affirme Arnaud Tellier, CEO Asie-Pacifique, de BNP Paribas Wealth Management.

world oceans day

Chaque année, en Australie, sur la Grande barrière de corail, une nouvelle vague de blanchiment entraîne la disparition de vastes étendues de corail. Ce phénomène est l’une des conséquences du changement climatique. En effet, les océans, plus chauds, absorbent davantage de dioxyde de carbone, ce qui les rend plus acides et réduit leur teneur en oxygène. Les récifs coralliens abritent une biodiversité exceptionnelle qui disparaît avec le corail ; la mort de ces récifs a également pour conséquence de rendre les côtes vulnérables aux tempêtes et aux inondations et détruit les moyens de subsistance des populations locales[1] par la même occasion.

Ce scénario n’est qu’un exemple parmi tant d’autres de l’état alarmant dans lequel se trouvent les océans. Les activités qui reposent sur les ressources océaniques et côtières contribuent également à hauteur de 3 000 milliards de dollars par an à l’économie mondiale, soit 5 % du PIB total[2], mais ces services essentiels et la valeur qu’ils créent ne sont pas uniquement menacés par le réchauffement climatique. Les déchets industriels, les eaux usées et la pollution causée par les matières plastiques ne font qu’aggraver le problème, tandis que 33,1 % des populations halieutiques sont victimes de la surpêche et 59,9 % sont totalement exploitées, ce qui réduit la biodiversité[3].

ODD 14

L’objectif de développement durable (ODD) 14 des Nations unies a pour thématique la « vie aquatique » : il vise à « conserver et exploiter de manière durable les océans, les mers et les ressources marines aux fins du développement durable ». Il a ainsi vocation à réparer les dommages causés aux océans tout en permettant la poursuite de leur exploitation afin d’améliorer la qualité de vie des populations qui en dépendent - c’est ce qu’on appelle aujourd’hui l’« économie bleue »[4].

Pour atteindre les objectifs fixés, plusieurs solutions existent, notamment la mise en place de zones marines protégées (ZMP). La création et la protection de réserves océaniques permettront de stopper la surpêche, de restaurer les stocks de poissons, de protéger les écosystèmes et de mettre un terme à la pêche illégale, non déclarée et non réglementée. L’écotourisme et diverses autres activités économiques durables permettront de créer des emplois au sein des populations locales et d’encourager la protection des ressources naturelles de toute une région, une approche très similaire à celle adoptée sur terre pour inverser la perte de biodiversité due à la déforestation[5]. Cette similitude met en exergue le fait qu’en matière de biodiversité, chacun est un maillon d’une seule et même chaîne : non seulement l’ODD 14 est essentiel pour atteindre la plupart des autres ODD, mais il dépend également de leur réussite.

Toutefois, parmi tous les ODD, l’ODD 14 est celui qui a bénéficié des investissements les plus faibles : à peine 2 % du total des sommes consacrées à leur réalisation[6]. Les Nations unies estiment que sa réalisation d’ici à 2030 coûterait environ 175 milliards de dollars par an, mais à l’heure actuelle, seuls 25,5 milliards de dollars y sont consacrés chaque année, soit un déficit de financement annuel de 149 milliards de dollars[7]. La réalisation du seul objectif « préserver au moins 10 % des zones marines et côtières », nécessiterait un investissement initial de 28 milliards de dollars puis d’environ 21 milliards de dollars chaque année[8].

Finance et investissement

J’ai déjà évoqué ce que j’appelle le « capitalisme naturel ». Étant donné que de nombreux investissements environnementaux sociaux et de gouvernance (ESG) visent à limiter le réchauffement climatique à moins de 2 degrés Celsius, conformément aux accords de Paris, ceux-ci contribueront à la stabilisation de l’absorption de CO2 par les océans, ce qui mettra fin à l’acidification des océans et offrira aux récifs coralliens et aux autres sources de biodiversité une chance de se régénérer. Cependant, cela aurait comme conséquence indirecte une évolution structurelle à plus long terme vers la neutralité carbone. Une question se pose : quels investissements réaliser aujourd’hui pour lancer le processus de guérison des océans ?

Tout d’abord, il convient de mentionner la philanthropie, qui reste la principale source de financement dédiée aux océans : les fondations familiales et d’entreprises, ainsi que l’aide publique au développement (APD) des gouvernements et des ONG, représentent, ces dix dernières années[9], plus de 13 milliards de dollars. Même si les dons sont importants, le financement nécessaire pour ramener la biodiversité des océans à des niveaux durables doit offrir un rendement susceptible d’attirer les investisseurs individuels.

Des recherches ont récemment montré qu’entre 2020 et 2050, un investissement mondial compris entre 2 000 et 3 700 milliards de dollars dans quatre domaines sensibles, à savoir la conservation de l’habitat dans les mangroves, la production d’énergie éolienne en mer, la décarbonisation du transport maritime et l’augmentation de la pêche durable, pourrait générer des bénéfices totaux compris entre 10 300 et 26 500 milliards de dollars, ce qui représente un rendement compris entre 400 et 615 %[10]. Le défi pour les investisseurs individuels consiste maintenant à trouver le moyen d’investir leurs capitaux dans des programmes capables d’agir là où ces fonds peuvent être les plus utiles tout en offrant de tels rendements.

Stratégies ESG

Une augmentation de l’offre d’investissements labellisés ESG serait déjà un bon début, mais pour ceux qui souhaitent s’attaquer aux problèmes spécifiquement abordés par l’ODD 14, les marchés privés tels que le private equity (PE) et le venture capital (VC) peuvent avoir un impact plus ciblé et plus direct. Ces catégories d’actifs permettent aux investisseurs d’apporter un financement initial à des projets visant à atteindre des objectifs spécifiques, tels que la réduction de l’utilisation des emballages plastiques à usage unique, la régénération des forêts des mangroves ou le financement de la pêche durable. Cependant, ces investissements sont susceptibles d’avoir un horizon plus lointain, et de nombreux investisseurs restent préoccupés par le manque d’information et de transparence à ce sujet : 37 % des nextgeners que nous avons interrogés ont en effet exprimé ces préoccupations.

La Fondation BNP Paribas répond aux cibles définies par l’ODD 14 en affectant des capitaux à trois projets de recherche qui permettront d’accroître les informations exploitables sur l’état des océans et leur avenir. L’équipe du projet eFOCE collabore avec cinq organisations scientifiques européennes pour évaluer l’ampleur et les effets de l’acidification des océans en 2100. Le projet SOCLIM (Southern Ocean and Climate) a déployé de nombreux modules dans les profondeurs de l’océan Austral qui entoure l’Antarctique afin de mesurer certaines caractéristiques des eaux de cette région encore méconnue, notamment sa température, son oxygénation, sa pression et sa salinité. Les données ainsi obtenues seront analysées pour déterminer sa capacité à absorber le CO2. Enfin, la banque finance les travaux de 12 scientifiques afin de déterminer l’état de santé des récifs coralliens dans le monde, notamment en évaluant le rôle des poissons qui les peuplent et l’impact des perturbations environnementales sur cette biodiversité essentielle.

L’ampleur des changements nécessaires à la réalisation des ODD ne se limite pas à de simples investissements, cela implique des changements politiques au plus haut niveau et la refonte de nombreuses industries actuelles. Elle oblige également chacun de nous à changer ses habitudes et sa façon de penser. La Journée mondiale de l’océan nous rappelle que nous avons encore le temps, mais que si nous voulons continuer à profiter de la beauté des océans, et de tout ce qu’ils font pour notre planète, nous devons prendre ces problèmes à bras-le-corps dès maintenant.

[1] http://globalreefproject.com/threats.php#:~:text=As%20the%20coral%20reefs%20die,CO2%20in%20the%20atmosphere.

[2] https://www.responsible-investor.com/articles/oceans-as-an-investment-priority

[3] https://www.msc.org/en-au/media-centre-anz/news-views/2019/05/30/six-practical-solutions-to-tackle-overfishing

[4] https://www.frontiersin.org/articles/10.3389/fmars.2019.00261/full

[5] https://cib.bnpparibas/finance-of-the-future/

[6] https://www.paulsoninstitute.org/wp-content/uploads/2020/10/FINANCING-NATURE_Full-Report_Final-with-endorsements_101420.pdf

[7] https://www.un.org/en/desa/opening-remarks-webinar-investing-sdg14

[8] ibid

[9] https://oceanpanel.org/sites/default/files/2020-10/Ocean%20Finance%20Full%20Paper.pdf

[10] https://www.wri.org/insights/4-investments-secure-ocean-health-and-wealth